La femme au sein de la Capoeira

La femme au sein de la Capoeira

Durant les dernières décennies, la divulgation de la Capoeira à travers le monde a été rapide et constante et le nombre de publications sur le sujet c’est multiplié à vue d’œil.

Cependant, les références aux femmes capoeiristes sont rares et il n’y a pas d’analyse systématique de leur participation active dans les cercles de Capoeira.

1.     La présence de la femme au sein de la Capoeira

Il est difficile de préciser l’influence que la femme a exercé dans le développement de la Capoeira en tant que jeu/lutte/danse/rituel ou de tracer avec exactitude l’historique de sa participation active parce que la Capoeira fait partie des traditions orales et à dominance presque exclusivement masculine.

Certaines études, comme celle de Luiz Da Câmara Cascudo, émettent l’hypothèse que la chorégraphie des mouvements de la Capoeira pourrait avoir comme origine une danse d’initiation féminine au sein des Mucopes du sud de l’Angola, la danse du zèbre ou N’golo : cette dans a lieu durant l’Efundula, fête de la puberté des jeunes filles au cours de laquelle elles passent de la condition d’enfant à celle de femme, aptes au mariage et à la procréation. Le jeune homme qui sort vainqueur du N’golo a le droit de choisir son épouse entre les nouvelles initiées sans payer de dote. Le N’golo serait la Capoeira. Le N’golo était réservé aux jeunes hommes, les femmes, quant à elles, n’avaient qu’une participation indirecte.

Les luttes, de façon générale, sont interprétées comme des « rites de passage » dans la construction de la masculinité, transformant les garçons en hommes. Le terme « lutte » est un terme polysémique, ayant entre autres le sens d’ancrer la construction de l’identité masculine, comme les pratiques corporelles à contacts physiques tel le football et les luttes le montrent.

L’origine de la lutte est aussi ancienne que l’existence de l’être humain dans le monde ; « l’Homme » primitif a lutté pour son territoire, pour sa nourriture et pour sa propre survie. Les luttes apparaissent dès l’origine du monde, faisant ainsi partie de l’histoire de l’humanité. Des registres de pratique de luttes remontant entre 15 et 20 milles ans ont été trouvés. Actuellement, on peut dire que les luttes possèdent différentes formes de manifestations et de styles. Elles ont été et sont encore utilisées comme instrument d’attaque et de défense ou comme disputes et jeux, incorporant de nouveaux éléments, en supprimant d’autres, en raison du processus civilisateur, évoluant conforme à la culture dans laquelle elles sont insérées. Les luttes peuvent servir pour la défense personnelle et offrent des opportunités aux pratiquants, dans le sens de dépassement de soi, de ses propres limites. Une lutte doit avoir comme fondement, en plus de sa pratique, l’intégration des personnes dans la société.

Carlos Eugênio Libano Soares affirme que jusqu’au XXème siècle, « les femmes qui jouaient un rôle fondamental dans la culture esclave urbaine étaient des bandits de l’univers de la Capoeira, au moins indirectement. » Il a également trouvé un avis de répression des capoeiristes qui mentionnait deux femmes : « Isabel et Ana passent leur vie à se battre, et pour cela elles défient quiconque leur adressent des paroles désagréables et lorsqu’elles engagent une lutte, elles se montrent expertes en capoeiragem ». Cependant ce cas reste un cas isolé en comparaison au nombre de cas similaires concernant des capoeiristes de sexe masculin qui se faisaient remarquer à l’époque.

1882

La Capoeira est une lutte qui possède environ 400 ans de domination masculine ; domaine de réserve masculine, dont la présence, l’insertion et l’action des femmes peuvent être considérées récentes. La pratique de la Capoeira est associée aux hommes, car elle représente les éléments qui composent l’identité masculine, tels que : la virilité des coups, le biotype des lutteurs, les actions de violence physique et l’agressivité. Malgré tout, dans ce scénario à domination « machiste », certaines femmes ont marqué leur présence. La littérature cite des noms de femmes pionnières comme Maria Felipa de Oliveira. L’histoire mentionne également les noms de Maria Doze Homens, Salomé, Maria Dos Anjos, Maria Homem, Maria Do Camboatá, Chicão, Rosa Palmeirão, Maria Cachoeira, Maria Pé no Mato, Júlia Fogareira, Maria Pernambucana, capoeiristes légendaires qui font partie de l’imaginaire populaire national. Beaucoup de ces femmes capoeiristes font l’objet d’études, car il est encore impossible d’être sûr de leur existence et il existe certaines confusions au niveau des noms, dû au fait du manque de documentations écrites ou de faits relatés qui se perdent à cause de la tradition orale. Toutefois, en lisant ces noms, on se rend compte que ce sont des surnoms que certaines femmes recevaient à cette époque, principalement les femmes capoeiristes. Ils sont péjoratifs, stigmatisant et à connotation masculine.

Les quelques registres historiques existant sur la présence de la femme au sein de la Capoeira, nous permettent de citer Maria Felipa de Oliveira, femme, noire, marchande de coquillages et capoeiriste, qui durant l’esclavage au Brésil, a quitté l’île d’Itaparica et s’est rendu au « mercado modelo » pour faire de la Capoeira. Son nom est associé à la rébellion « nègre » du 10 juillet 1822 qui a expulsé les dernières troupes portugaises de Bahia, commandées par Madeira de Mello,  et qui a abouti à l’indépendance de cet état, dont la commémoration a lieu le 2 juillet.

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En avril 1881, on peut lire dans un journal bahianais, le « Satanaz Ilustrado », qu’il existait des femmes capoeiristes, habiles et ensorceleuses, prêtes aux affrontements dans les rues, les locaux dans lesquels elles exerçaient leurs activités journalières, des travaux pesants qui exigeaient une grande vigueur physique pour supporter le poids à porter : leur table, leurs marchandises et leurs enfants sur le dos.

Une école de police militaire féminine portant le nom de Maria Felipa de Oliveira

Une école de police militaire féminine portant le nom de Maria Felipa de Oliveira

Au début du XXème siècle, entre les années 1920 et 1930, à Salvador, on trouvait deux femmes qui aimaient le batuque (lutte) et le samba : Salomé et Maria Dos Anjos. Les deux furent des élèves du capoeiriste « Doze Homens ». Selon le témoignage de Mestre Atenilo à Bira Almeida, il les aurait connues et dit que c’était des femmes de caractère. Indigné par une question portant sur leur identité sexuelle, il répond que « c’était des femmes, des vraies ! ». Salomé a été et est encore chanté dans les rodas de Capoeira. Dona Maria de Camboatá, une autre femme connue à Salvador, est également beaucoup chanté dans les rodas de Capoeira.

On peut également citer Maria Homem, une femme qui pratiquait la Capoeira et se battait dans la rue. Toutes ces femmes ont été des pratiquantes de Capoeira, une « lutte d’hommes », pendant une période de l’histoire où la Capoeira était considérée comme crime pour les deux sexes, et les luttes étaient alors interdites pour les femmes.

En effet, au Brésil, diverses activités comme le Judo, la Boxe, le Rugby, le Football et la Capoeira étaient considérées inappropriées aux femmes, étant déconseillées et interdites par la loi. La loi n°3.199/1941, du 14 avril, interdit la pratique de luttes aux femmes, ayant des incompatibilités avec sa nature. La délibération n° 7 de 1965, du Conseil National des Sports, interdit la pratique du football, de toutes sortes de luttes, du polo, de l’haltérophilie et du baseball aux femmes. Ces interdictions ont été appliquées de 1941 à 1979. Cependant, de Rui Barbosa (1882) à Getúlio Vargas (1941), la prohibition de la participation des femmes à toutes sortes de sports était restreinte, invoquant la fragilité et la protection de la maternité.

Bira Almeida nous informe que les femmes, à Bahia, ne faisaient pas partie du scénario de la Capoeira durant les années 1920 et 1930, mais qu’aux alentours de 1940, Mestre Bimba a enseigné à une femme surnommée « Maria Doze Homens » et à un groupe de femmes pour participer à un Festival international. Cet évènement a eu lieu mais aucune continuité ne lui a été donné. La participation des femmes à la Capoeira à cette époque se faisait plus autour des rodas. Certaines s’habillaient en bahianaises pour pouvoir participer au « Samba de Roda », en regardant et tapant des mains ou en servant de l’eau ou des boissons aux hommes. Durant cette même période, au sein de la Capoeira Angola, Mestre João Grande affirme avoir connu une capoeiriste  surnommée « Chicão » qui ne perdait jamais face à un homme.

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A l’Université d’Etat de Rio de Janeiro (UERJ), le Professeur João Lyra Filho a été responsable de l’inauguration du premier cours dénommé « Capoeiragem », en milieu universitaire, premier cours de cette nature au Brésil, comptant 500 élèves, dont 100 femmes.

Mestre Itapoan, quant à lui, précise qu’en 1961, à Bahia, Mestre Bimba a surpris tout le monde en enregistrant son premier disque Vinyle, sur lequel les chœurs des chants étaient entièrement composés de voix féminines, fait inédit et qui jusqu’à aujourd’hui ne semble pas avoir été reproduit par d’autres mestres qui enregistrent des CDs de Capoeira. Les femmes ayant participées au disque de Mestre Bimba étaient : Alice dos Santos, Helenita Maria dos Reis, Creusa Maria dos Reis, Edna dos Santos, Dulce do Sacramento, Zélia e Tutuca (femme et filles de mestre Bimba)

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La documentation écrite est extrêmement insuffisante pour qu’il soit possible de tracer un profil ou d’évaluer avec précision l’accomplissement féminin dans le milieu de la Capoeira avant les années 1970. Il serait risqué et inapproprié, autant de simplifier la contribution féminine, de la réduire à quelques capoeiristes, que d’affirmer qu’un nombre significatif de femmes ait participé activement aux rodas et aux jeux de Capoeira avant les années 1970, car il n’y a pas de documentation écrite suffisante qui permettent de fonder ni l’une ni l’autre de ces deux hypothèses.

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Cependant, il est possible d’affirmer que les femmes ont toujours été présentes dans les rodas qui se formaient dans les rues de Salvador et de Rio de Janeiro. Ruth Lande, dans « City of women » mentionne que généralement, les rodas de Capoeira se formaient près d’un endroit où il y avait une « bahianaise » (bahiane) qui vendait des acarajé (spécialité de Bahia), des sucreries ou d’autres types de nourriture. A Rio de Janeiro, les « quitandeiras » (Kitandeira est une vendeuse ambulante typique d’Angola, connue au Brésil comme quitandeira. Elle vend des fruits et des légumes qu’elle porte dans une corbeille sur la tête. Le terme kitandeira, est un dérivé de Kitanda, un mot qui signifie en kimbundo « marché, foire ») – et plus particulièrement celles situées au Largo da Sé – exercaient un rôle similaire à celui des « bahianaises ». Les chants de Capoeira, du domaine public, confirment la présence des femmes à proximité des rodas, comme on peut le vérifier dans le chant suivant :

Dona Maria o que vende aí ?                       Madame Maria que vends-tu là?

E côco, é pipoca que é do Brasil                  De la coco, du pop corn du Brésil

Coro: Dona Maria o que vende aí?              Madame Maria que vends-tu là?

Pour imposer l’ordre et l’autorité, des escadrons opéraient contre les groupes de Capoeira et de Candomblé (religion afro-brésilienne) et la police remplissaient les prisons de capoeiristes et décrivaient leurs activités. Dans ce contexte répressif, les capoeiristes comptaient sur le soutien d’autres groupes marginalisés comme les prostitués et les travailleurs de rues, qui s’unissaient pour fuir la persécution de la police.

Selon Waldeloir Rego, à Bahia « les femmes en jupes , comme étaient appelées les noires africaines ou descendantes africaines » devenaient complices et alliées des capoeiristes, car en plus de prévenir les hommes que la police approchait, elles cachaient des armes dangereuses (généralement une lame de rasoir ou un couteau de ticum) qu’elles sortaient de leurs cheveux, de leur tête, de leur torse ou de sous leur jupe et les donnaient aux capoeiristes au moment exact où ils en avaient besoin pour attaquer ou se défendre.

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Dans la décennie qui suit l’établissement des académies de Capoeira (deuxième moitié des années 1930), on peut noter que la présence de la femme dans les cercles de Capoeira se manifeste également sous forme de soutien logistique ou de services. Depuis que la Capoeira a commencé à sortir des rues et à s’établir dans des académies, il est devenu commun que les élèves (féminines) capoeiristes soient également secrétaire et/ou coordinatrice du groupe auquel elles sont affiliées. C’est pour cela que Frederico Abreu considère que « si la femme n’a pas apporté de contribution dans la forme de jouer la Capoeira, elle a en tout cas apporté l’organisation, en s’occupant des aspects bureaucratiques ».

Tout cela montre uniquement que la « présence » de la femme dans les cercles de Capoeira était constante. Les références de sa présence dans les rodas de Capoeira, dans les groupes et dans les académies révèlent, avec de rares exceptions, qu’elle était vu presque uniquement comme un élément de soutien dans la structure sociale du jeu/lutte/danse/rituel ou comme participante de la résistance culturelle afro-brésilienne. De tels arguments ne suffisent pas à déterminer ou expliquer une participation « active » de la femme en tant que capoeiriste, ou à établir les raisons qui ont redimensionnées sa position et sa place dans  la Capoeira.

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Cependant, Waldeloir Rego a montré qu’ils existaient quelques académies de Capoeira Angola qui enseignaient aux femmes, comme l’Académia Baiana de Capoeira Angola, fondée en 1962 par Mestre Gato (José Gabriel Góes) et de Capoeira Régionale, à Bahia : le Centro de Representação de Capoeira Regional de Mestre Augusto de São Pedro, disciple de Mestre Bimba, qui a introduit de nouveaux mouvements et enseignait la Capoeira aux femmes en tant que pionnier à la fin des années 1960. Bira Almeida (Mestre Acordeon) affirme que Mestre Itapoan donnait des cours, au début des années 1970, dans des académies de danse classique, de Capoeira Régionale à des femmes, mais il ne forma aucune élève. A Rio de Janeiro, Mestre Arthur Emídio, capoeiriste de renom, a donné des cours de Capoeira pour hommes et femmes dans son académie de Bonsucesso dans les années 1950.

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Pendant que les hommes bénéficient du fait que la Capoeira a une longue tradition masculine et des mestres qui servent de modèle pour des générations de jeunes hommes et de garçons, c’est seulement durant ces dernières décennies que les femmes ont commencé à gagner systématiquement une telle projection et un tel soutien. Même s’il est impossible de préciser avec certitude la participation tangible de la femme dans la trajectoire historique du jeu, il est indéniable qu’à partir des années 1970, elle a agi de forme très active et que depuis les années 1980, sa présence dans les rodas, dans les groupes et les académies se fait toujours plus forte et nombreuse.

Bruhns et Morão, en étudiant la participation féminine dans les sports et luttes, principalement la Capoeira et le Judo, mettent en avant qu’il existe une relation entre le nombre croissant de femmes pratiquant ces sports et la fin de l’interdiction en 1979, qui leur empêchaient la pratique de sports ou de luttes. Elles purent donc officiellement commencer à pratiquer une lutte ou un sport comme le Judo, le Football ou la Capoeira.

Actuellement, environ 40% des pratiquants de Capoeira, sur une répartition mondiale, sont des femmes.

2.     La participation de la femme au sein de la Capoeira.

La plupart du temps, l’intérêt initial de la femme pour la Capoeira se fait par une voie oblique, c’est-à-dire que beaucoup de femmes se sentent attirées par le jeu parce qu’elles ont déjà étudié la danse, le yoga, l’éducation physique ou un art martial. La majorité d’entre elles associent le langage corporel et la concentration rituelle de la Capoeira avec les mouvements du yoga, de la danse ou des arts martiaux.

Mestra Suelly (Suellen Eincusen, la première femme née aux Etats-Unis ayant atteint le grade de maître) confirme que son entrainement en danse moderne l’a aidé à mieux comprendre les mouvements de la Capoeira et à apprendre plus facilement un nouveau langage corporel.

Mestra Suelly etàMestre Acordeon

Mestra Suelly et Mestre Acordeon

Mais il existe également des instructrices et des disciples sans aucune expérience antérieure avec n’importe quel type de danse, de sport ou d’art martial. Dans certains cas, on observe un mouvement inverse : l’intérêt pour la Capoeira pousse l’élève (masculin ou féminin) à chercher d’autres moyens semblables dans l’intention de valider sa participation au jeu de Capoeira.

Mestra Cigana (Fátima Colombiana, née à Rio de Janeiro, sacrée maître dans les années 1970 et jusqu’à aujourd’hui la seule femme ayant présidée la Fédération Brésilienne de Capoeira), pour pouvoir enseigner la Capoeira dans les écoles a dû s’inscrire dans une université d’éducation physique:

« J’ai voulu donner des cours de Capoeira, quand j’étais déjà mestra. J’ai cherché une école et la directrice m’a dit : Quoi ?! Où est-ce qu’on a déjà vu de la Capoeira à l’école ?

J’ai été tellement blessée que je suis entrée à la faculté d’éducation physique pour pouvoir me venger et revenir dans cette école pour donner des cours de Capoeira.

Je me suis formée en 1982. Dit et fait. La fameuse école, qui était une école de classe moyenne, avait besoin d’un professeur d’éducation physique. J’ai été embauché mais je n’ai jamais donné de cours d’éducation physique mais seulement de Capoeira ».

Mestre Cigana

Mestra Cigana

La plupart des filles, jeunes femmes et femmes qui étudient la danse classique, la danse moderne, le yoga ou autres arts martiaux dans des académies viennent en général de classes sociales relativement aisées. Il est rare de voir une fille qui habite dans une favela, dans un quartier défavorisé du Brésil ou dans un autre pays, avoir les conditions financières de payer de tels cours. La grande ironie est qu’une forme de résistance culturelle afro-brésilienne a été domestiquée dans des académies et a rendu l’accès difficile à beaucoup d’afro-descendants dont les ancêtres ont tout fait pour la préserver pendant des siècles et la maintenir dans des espaces publics et ouverts, en tant qu’expression africaine au Brésil.

Jusqu’à un certain point, la Capoeira a réussi à se « légaliser » dans les grands centres urbains brésiliens et étrangers à travers la classe moyenne. Le facteur économique a joué un rôle important dans sa propagation, car la classe moyenne était un segment de la société qui avait plus le temps pour prendre des cours, les conditions financières pour les payer et le pouvoir de la légitimer comme « sport brésilien ».

Selon Letícia Vidor de Souza Reis, à partir des années 1970, un effort a été fait pour homogénéiser, nationaliser, globaliser la Capoeira pour la transformer en “art martial brésilien”. C’est pendant cette période que la Capoeira Régionale obtient une certaine reconnaissance et une grande divulgation. Si la tentative de transformer la Capoeira en un sport a eu pour effet négatif de la « désafricaniser » et de la déposséder de son héritage « nègre »,  cette tentative aura servi à lui garantir une meilleure divulgation et plus de respect. Si dans les années 1970, à Bahia, la nécessité de changer le jeu a été ressenti pour pouvoir attirer l’attention de la classe moyenne brésilienne, s’établir sur le marché et entrer en compétition avec les luttes orientales, dans les années 1980 et 1990, on note un effort conscient de « réafricanisation » de la Capoeira, et c’est à ce moment que la Capoeira Angola a fait un bond en avant. C’est à cette époque également que la femme commence à participer plus activement aux cercles de Capoeira. La divulgation de la Capoeira Angola a contribué à ce que de nombreuses filles et jeunes femmes étudient la Capoeira, principalement au Brésil. Il est commun, qu’en phase d’apprentissage initial, les femmes se sentent plus à l’aise avec la Capoeira Angola, car elles la considèrent moins agressive, moins violente et moins acrobatique grâce à ses mouvements « rasants » le sol. Cependant, cela ne signifie pas que la Capoeira Angola soit « meilleure » pour le corps féminin. Il faut convenir que peu importe le style de Capoeira, il peut y avoir de la violence et qu’une telle pratique peut porter préjudice autant au sexe masculin que féminin.

Il existe également d’autres facteurs qui ont influencé la participation plus effective des femmes dans le milieu général de la Capoeira. Il est possible que ces facteurs aient aidé à augmenter la divulgation de la Capoeira au Brésil et à l’étranger et que, par extension, ces facteurs aient également contribués à augmenter le nombre de femmes capoeiristes.

  1. L’émancipation de la femme grâce aux mouvements féministes
  2. Le soutien des intellectuels des grands centres urbains ont favorisé la diffusion de la Capoeira au Brésil
  3. La modernisation de la famille brésilienne
  4. La politique de l’Etat qui a élevé la Capoeira au rang de sport brésilien dans les années 1970, et qui l’a incorporé officiellement dans les projets de l’état comme patrimoine mondial dans les années 1980
  5. L’infiltration de la culture noire dans les médias
  6. La pénétration de la Capoeira dans les écoles
  7. L’expansion de groupes folkloriques et de shows culturels
  8. La propagation et la divulgation de la Capoeira sur internet et sa globalisation
  9. L’établissement d’académies de Capoeira à l’étranger
  10. L’attitude plus ouverte et moins machistes des mestres, contra-mestres et professeurs de Capoeira
  11. L’organisation de rencontres, de festivals, de stages et de conférences
  12. L’impact positif de capoeiristes qui sont affiliés à des universités de prestiges au Brésil ou à l’étranger, incluant la Capoeira dans les milieux académiques
  13. Le nombre croissant de publications sur la Capoeira
  14. L’inclusion de la Capoeira dans des programmes éducatifs et dans des évènements publics autant au Brésil qu’à l’étranger

Le grand nombre de femmes qui participent activement au sport, qui mettent leur énergie et leur pouvoir d’acquisition sur le marché du travail et qui luttent pour les droits de la femme a joué un rôle décisif dans son infiltration au sein de la Capoeira, car les hommes capoeiristes ne pouvaient plus discriminer facilement l’aile féminine.

A quelques exceptions près, jusqu’aux années 1970, il était très difficile d’être capoeiriste pour une femme. Mestra Cigana parlent des difficultés rencontrées, affirmant qu’il existait un préjugé général contre la Capoeira et que les familles classaient ce jeu/lutte/danse/rituel comme une activité de « malandro » (voyou) : « C’était la plus grande honte pour une famille. Une femme qui pratiquerait la Capoeira serait une femme « en-vain », une vagabonde. Une fille de bonne famille ne pouvait ne serait-ce qu’assister, encore moins pratiquer la Capoeira ». Autant la société que la famille du capoeiriste avait l’habitude de rejeter la Capoeira, ayant peur que leur fille perde sa féminité. C’est ce qu’explique également Edna Lima, qui a reçu le titre de mestra en 1981 et qui enseigne aujourd’hui la Capoeira ABADA à New York. Née à Brasília, elle commence à pratiquer la Capoeira à l’âge de 12 ans, en n’en parlant pas à sa famille au début, par peur qu’elle la décourage de continuer : « Après une semaine de cours, je me suis rendu compte qu’il n’y avait aucune fille, ce qui m’a rendu un peu confuse et je me suis dit que peut-être la Capoeira n’était pas pour les femmes ». Lima fait partie des heureux exemples dont la mère a soutenu et encouragé sa fille, même lorsque d’autres personnes insistaient sur le fait que la Capoeira n’était pas « un truc de fille ».

Mestra Edna Lima

Mestra Edna Lima

Un autre témoignage d’une mestra qui eut moins de chance que Mestra Edna Lima lorsqu’elle a commencé la Capoeira : « Ma mère était contre, elle n’a jamais aimé que je fasse de la Capoeira, car elle disait que la Capoeira était un truc d’homme, de noir et de vagabond ».

Stigmatisée par le Code Criminel de l’Empire (Código Criminal do Império, 1830) et par le Code Pénal de la République des Etats-Unis du Brésil (Código Penal da República dos Estados unidos do Brasil, 1890), la Capoeira a sombré dans l’illégalité jusqu’en 1932. Pour fuir de la persécution de la police, pour légitimer un espace culturel afro-brésilien et gagner la sympathie de la classe moyenne, Mestre Bimba a fondé la première académie formelle de Capoeira appelée Centre de Culture Physique et Capoeira Régionale. (Centro de Cultura Física e Capoeira Regional). Il a retiré la Capoeira de la rue et la projeté comme gymnastique nationale brésilienne. En 1937, son « école » reçoit la reconnaissance officielle en étant enregistrée à l’Inspection de l’Enseignement Secondaire Professionnel (Inspetoria do Ensino Secundário Profissional). Mestre Bimba a  réalisé le rêve de nombreux brésiliens, car l’idée de considérer la Capoeira comme « sport national » était bien plus ancienne. Par exemple, de 1910 à 1928, l’écrivain Coelho Neto, entre autres, insistait sur une « proposition pédagogique d’inclusion de la Capoeira dans les écoles civiles et militaires », en se servant de l’argument que la Capoeira est une excellente gymnastique, tant pour le corps que pour le caractère.

En 1972, la Capoeira fut reconnue officiellement comme sport par le Ministère de l’Education et de la Culture (MEC), initiant alors un processus d’institutionnalisation et de bureaucratisation qui visait à homogénéiser et à normaliser la Capoeira dans tous les pays, établissant des tournois et des colloques nationaux. Grâce à ce contexte, la Capoeira a obtenu le statut de « sport »  et c’est alors que la Fédération Brésilienne de Capoeira fut créée. Marilena Chauí affirme « qu’en 1982, le MEC proposa un plan triennal pour la culture et l’éducation dont la nouveauté résidait dans le fait que, pour la première fois depuis 1964, la Culture Populaire fut incorporée officiellement à un projet de l’Etat.

On sait également, que depuis les années 1970, il est courant que les mestres, les contra-mestres, les professeurs et les instructeurs de Capoeira, résidants à l’étranger, voyagent au Brésil avec leurs élèves pour de petites saisons d’études et d’entraînement. En cohabitant avec des femmes étrangères qui participent activement aux rodas, les populations locales, principalement des centres urbains plus petits (comme ce fut le cas de nombreuses villes du Recôncavo Baiano), ont commencé à remarquer qu’il n’y a pas de stigmate à être une capoeiriste. Il est clair que le modèle étranger n’est pas toujours vu d’une manière positive, car il existe certaines méfiances en relation aux femmes étrangères qui pratiquent la Capoeira. Le segment le plus conservateur de la société brésilienne a encore l’habitude de décrire ces étrangères comme « moins féminines ou moins gracieuses » que les brésiliennes, car il considère que la Capoeira et le football sont des activités « masculines ».

A mesure que l’horizon de la Capoeira au Brésil et dans le monde s’est agrandi et a conquis un espace différencié, la femme a été intégrée dans des programmes éducatifs. Au Brésil, de nombreux professeurs d’Education Physique ont déjà adopté la Capoeira et le gouvernement brésilien a libéré certaines sommes pour son inclusion dans le système éducatif. Des programmes sociaux de récupération de mineurs de grande visibilité comme « Criança Esperança » de la chaîne de TV Rede Globo en partenariat avec l’UNICEF, ont également inclus la Capoeira dans leur curriculum. Certains pratiquants de Capoeira racontent avoir reçu  de Gilberto Gil, Ministre de la Culture du gouvernement de Lula, un soutien à l’implantation de la Capoeira dans les écoles, surtout depuis que la culture populaire brésilienne est considérée patrimoine nationale depuis 1982 et reconnue patrimoine culturel du Brésil par l’Institut du Patrimoine Historique National en 2008. Cette divulgation de la Capoeira et son implantation dans les curriculums scolaires servent à la légitimer et par conséquent, attire des enfants et des adolescents des deux sexes dans les groupes de Capoeira.

Projet Criança Esperança

Projet Criança Esperança

Au Brésil, le projet de loi 10.639 pour l’inclusion des études afro-brésiliennes dans les premier et second degrés (approuvé en janvier 2003), remplit également sa fonction de rompre avec de nombreux stigmates liés à la Capoeira, viabilisant une plus grande participation féminine. Cependant, même avant ce projet de loi, la Capoeira était déjà enseignée dans quelques écoles intégrant les cours d’éducation physique au Brésil.

Il faut également considérer l’impact positif que les chercheurs affiliés à des universités de renom, des deux sexes, ont apporté à la Capoeira. Le nombre croissant de thèses de Master et de dissertations de doctorat sur la Capoeira, autant au Brésil qu’à l’étranger, tout comme des livres publiés par des maisons d’édition de prestige, contribuent à légitimer la Capoeira comme objet d’étude académique.

3.     La dynamique des genres dans la Capoeira

Parfois, la violence est une des formes que les hommes utilisent pour effrayer les femmes et les faire fuir des rodas de Capoeira. Mestra Suelly confirme cet argument en parlant des types de domination physique et psychologique rencontrés en Capoeira et considère que « la violence est parfois intentionnelle, car elle cherche à éloigner les femmes du jeu ».

Il existe également d’autres types de préjugés. Il s’agit d’une discrimination cachée et subtile et, de ce fait, dangereuse. On se réfère ici aux attitudes de compassion et de fausse protection existantes dans les rodas et dans les cercles de Capoeira au sein desquels la femme est exclue, en utilisant une chevalerie exagérée.

Si la violence au sein des rodas de Capoeira éloignent certaines femmes, la violence urbaine a fini par contribuer à ce que les femmes pratique la Capoeira. Même si la plupart des femmes ne décident pas de pratiquer la Capoeira pour apprendre à se défendre, elles se sentent en tout cas plus en sécurité et capable de se défendre en cas d’agression grâce à la Capoeira.

On peut noter également, que la plupart des mestres dispensent un traitement égal aux capoeiristes des deux sexes. Cependant, les cas de relations « amoureuses » entre les mestres et leurs disciples sont fréquents, et il arrive que les mestres utilisent leur position d’autorité pour s’impliquer « amoureusement » avec leurs élèves ou pour exercer sur elles un certain contrôle. Dans certains cas, l’élève se laisse fasciner par la figure de professeur/père du mestre et les relations amoureuses entre mestres et élèves encouragent les femmes à se développer au sein de la Capoeira. Dans d’autres cas, c’est le contraire, leur développement est bloqué, car beaucoup finissent par renoncer à continuer d’apprendre la Capoeira quand la relation touche à sa fin.

Il faut également considérer que, même si les mestres sont des personnes possédant de grandes connaissances de la philosophie de la Capoeira, leur formation personnelle a été forgée au milieu des paramètres de la société patriarcale brésilienne qui discriminait les capacités physiques et intellectuelles de la femme. Il est donc commun que les mestres encouragent plus les disciples de sexe masculin à continuer l’apprentissage de la Capoeira. C’est ce qu’explique Anne Pollack (Luar do Sertão), fondatrice du « Grupo Capoeira Mandinga do Sertão » : « Même les mestres qui disent que tous leurs élèves sont à moitié homme et à moitié femme, donnent plus d’attention aux hommes. Ils dévouent plus d’énergie et de temps aux jeunes hommes qui feront perdurer la tradition ».

Malgré les avancés de la femme au sein des cercles de Capoeira, dans la plupart des cas, elle est encore vu comme un petit complément de la fonction masculine. Cette attitude de supériorité que l’homme a l’habitude de prendre et le rôle secondaire réservé à la femme sont résumés dans la métaphore du pandeiro (instrument musical important dans la Capoeira) et des battements de mains (fonction complémentaire dans la Capoeira Régionale) dans la chanson traditionnelle suivante, du domaine public, très chantée dans les rodas de Capoeira :

Minha mãe ‘tá me chamando,                                     Ma mère m’appelle

Oh! Que vida de mulher!                                             Oh! Quelle vie que celle d’une femme !

Quem toca pandeiro é homem,                                  C’est l’homme qui joue du pandeiro

Quem bate palmas é mulher.                                     C’est la femme qui tape des mains.

Dans son étude, Bruhns montre qu’en se basant sur le discours des femmes qui pratiquent la Capoeira, on ressent encore des situations de discriminations, dans des rodas, des démonstrations ou lors d’entrainements techniques, lors desquels elles sont considérées moins fortes et moins aptes ; étant interdites de jouer du Berimbau et de jouer dans la roda, excepté quand la présence féminine a un certain intérêt. Certaines vont être étiquetées lesbiennes ou masculines en raison de leur lutte et souffrent de préjugés de la part d’hommes mais aussi d’autres femmes.

C’est également ce que vérifie Maria José Somerlate Barbosa dans ses observations de rodas et de workshops de Capoeira et dans ses analyses de conversations. Un contra-mestre de Capoeira Angola aux États-Unis s’est vexé quand elle lui a dit de but en blanc qu’elle a remarqué qu’il donnait plus d’attention aux hommes qu’aux femmes pendant son cours. Probablement pour lui montrer son irritation ou pour répliquer, il lui a répondu que les femmes dans les rodas de Capoeira sont encore  des « décorations ou des représentations symboliques » et « qu’elles ne sont pas prises autant au sérieux que les hommes ».  (Interview réalisée en 2001). Cette révélation l’a surprise car la moitié des élèves qui participaient au workshop étaient des femmes. Cependant, elle a pu noter également que les femmes n’avaient pas l’air d’être gênées par « les règles » du jeu. Il faut toutefois noter, que l’obéissance au mestre ou au professeur est une des caractéristiques des groupes de Capoeira et ne s’applique pas seulement aux femmes. Elle reflète le système des sociétés patriarcales au sein desquelles, même si l’aile masculine a plus d’avantages et a droit à un traitement différencié du patriarche, tout le monde lui obéit sans discuter.

De nombreux hommes voient les femmes capoeiristes à deux niveaux. A un niveau superficiel, ils ouvrent l’espace des rodas et des académies aux femmes. A un niveau plus profond, un certain nombre de mestres, de contra-mestres, de professeurs et d’instructeurs considèrent encore la Capoeira comme un domaine masculin, et c’est pourquoi ils cherchent à rencontrer d’autres hommes et jeunes hommes qui pourront donner continuité à leur travail. D’une certaine manière,  les moins avisés croient encore que la fonction symbolique et réelle de la femme au sein de la Capoeira est de « taper dans les mains », ce qui signifie rester à l’extérieur de la roda, stimulant les joueurs ou servant d’élément catalyseur.

En contrepartie, on peut également argumenter que, considérant le nombre élevé de femmes pratiquant la Capoeira, l’attitude des mestres, conta-mestres et professeurs n’est pas extrêmement machiste, car il existe plus de camaraderie  dans les rodas de Capoeira que dans beaucoup d’autres secteurs de la société. S’il existe encore quelques mestres, contra-mestre et professeurs de Capoeira qui persistent à séparer les femmes des hommes ou à les traiter de manière différenciée, de façon générale, il existe un certain respect et une considération envers les femmes, et dans la plupart des cas, les femmes reçoivent des chargés d’académies, des associations et des groupes de Capoeira, un traitement  mérité voire même spécial.

Il faut également considérer l’impact positif que les femmes de hauts grades ont eu dans la dynamique des genres au sein de la Capoeira. Ces femmes offrent un soutien inouï à l’aile féminine dans les rodas, les associations et les groupes. Le support qu’elles apportent aux capoeiristes (environ 50% de leurs élèves sont du sexe féminin) est également un facteur décisif pour un plus grand respect de la présence de la femme au sein de la Capoeira et pour établir un meilleur équilibre entre les relations de genres.

Si la barrière sociale qui discriminait la Capoeira comme activité exclusivement masculine s’est déjà effondrée, d’un autre côté, il existe des facteurs qui constituent une entrave pour que la femme ne rivalise pas avec l’homme en termes d’égalité numérique en grades élevés dans la Capoeira. Certaines femmes se sentent découragées de continuer parce qu’elles pensent que les hommes ont plus de forces et de maîtrise du corps qu’elles, par conséquent elles rivalisent dans des conditions inégales. On sait que, peu importe le domaine d’études, quand les conditions sont moins favorables, il est normal que l’élève (masculin ou féminin) finisse par abandonner ou reporter le cours qu’il prenait. Alors que le nombre de participants de sexe masculin et féminin est presque le même dans les cours de Capoeira pour débutants, il existe encore une prédominance masculine dans les groupes plus avancés de Capoeira. C’est pour cela qu’il y a peu de femmes qui arrivent à atteindre un niveau élevé en Capoeira. Cependant, le modèle établit par celles qui ont déjà atteint de hauts niveaux d’apprentissage, aide les autres femmes à percevoir qu’elles aussi peuvent avoir une grande adresse et rapidité, à voir qu’il est possible de neutraliser la force physique et la violence masculine dans les rodas de Capoeira avec un peu de sagacité, de ruse et d’entrainement, et principalement avec la malice du jeu.

Il est toutefois important de préciser que le nombre de femmes dispensant des cours de Capoeira au Brésil et dans le reste du monde ne cesse d’augmenter. De nombreuses brésiliennes, venant de toutes les parties du Brésil et principalement du sud-est et du « nordeste » donnent des cours de Capoeira dans un autre pays. On peut voir aujourd’hui la présence de nombreuses professeures et élèves gradées étrangères qui enseignent la Capoeira et d’autre éléments de la culture populaire brésilienne comme le maculelê, le samba de roda, le jongo, la puxada de rede…

Les études faites sur la femme au sein de la Capoeira révèlent également que les capoeiristes (féminines) sentent encore le besoin de s’auto-affirmer. Il existe une urgence de prouver à soi-même et plus particulièrement aux compagnons de sexe masculin, qu’elles sont compétentes, qu’elles savent jouer du berimbau, qu’elles connaissent les chants et qu’elles dominent les mouvements et la malice du jeu, principalement quand la plus grande partie des capoeiristes de la roda sont des hommes. Rosa Maria Araújo Simões considère que cela vient du fait que, malgré la grande pénétration de la femme au sein de la Capoeira, il existe un décalage culturel et temporel : « Temporel parce que la femme est entrée dans la Capoeira beaucoup plus tard et culturel parce que, encore aujourd’hui, la femme est considérée plus fragile ».

L’infériorité numérique et le décalage temporel et culturel de la femme au sein de la Capoeira indique qu’il reste encore beaucoup à conquérir, c’est pourquoi il n’est pas surprenant qu’elles soient encore en train de définir leur espace dans l’univers de la Capoeira. Même des femmes qui ont déjà atteint de hauts niveaux d’entrainement, admettent que « les femmes se laissent souvent intimidées parce qu’elles pensent que les hommes sont plus forts et elles associent cela avec un jeu meilleur ». Grosso modo, que ce soit en Capoeira ou dans d’autres secteurs, même si la femme montre encore une pointe de timidité ou de peur dans les cercles de Capoeira  à tendance masculine, elle a fait un grand pas en avant ces trente dernières années.

Maintenant que la phase d’établissement au sein de la Capoeira s’est concrétisée, on peut noter une grande mobilisation des femmes pour créer leurs propres associations, groupes. Il y a eu un effort, au sein de chaque style de Capoeira, pour établi un espace, marquer la présence de la femme dans la Capoeira et globaliser sa participation comme capoeiriste.

Si, dans un environnement plus ample, on peut penser à la femme-capoeiriste comme un groupe qui a réuni ses forces pour imposer sa présence dans les rodas et les cercles de Capoeira et exiger le respect qui lui est du ; dans un environnement plus restreint, une fois que la capacité et l’habileté de briller dans les domaines de la Capoeira est établi, elles ont ressenti la nécessité de pluraliser leur présence et leur participation, en cherchant une expression personnelle tout comme une affirmation de style de Capoeira auquel elles se sont affiliées. Une fois leur identité de capoeiriste établie, les femmes ont commencé à former des coalitions en organisant des évènements féminins. Les premiers évènements féminins étaient réservés exclusivement aux femmes et ne permettaient l’accès à aucun homme. Puis, la présence de la femme au sein de la Capoeira continuant à s’affirmer toujours plus, elles ont fini par ouvrir leurs évènements aux hommes également.

La prolifération des académies et des groupes de Capoeira dans tout le Brésil et dans le reste du monde, dans des petits et des grands centres urbains, est un signal de son acceptation, ou montre au moins que la Capoeira occupe un nouvel espace social au sein duquel les problèmes que les femmes affrontent sont bien plus liés à une question de genre que de race. Cela ne signifie pas que le problème racial au Brésil ait été éradiqué.  Cela signifie seulement que quand il existe, il touche des capoeiristes des deux sexes. En considérant l’histoire de la Capoeira (traquée par la police, stigmatisée comme « lutte d’esclaves » et considérée comme pratique culturelle inférieure), la discrimination raciale atteint aussi obligatoirement la femme. C’est pourquoi, sur un plan plus large, on peut parler de discrimination multiple : une femme noire ou métisse, peut être reléguée sur un plan inférieur pour être femme, noire et capoeiriste. Heureusement, de nombreuses personnes, des deux sexes, ont lutté et continuent de lutter pour que de telles discriminations cessent.

4.     La consolidation de la présence de la femme au sein de la Capoeira

Pour atteindre des niveaux élevés d’apprentissage dans la Capoeira, il faut du temps et du dévouement. Il en va de même que pour n’importe quel autre sport ou activité. Beaucoup de femmes ont soulevé cette polémique, en mettant en avant que la maternité et autres rôles et habitudes de la vie privée et professionnelle ne leur permettent pas un dévouement exclusif à la Capoeira. Dans ce cas, on peut faire le parallèle entre la position de la femme au sein de la Capoeira et celle qu’elle occupe sur le marché du travail en général. Malgré les difficultés, il y a un nombre croissant de femmes qui arrivent à concilier d’autres fonctions et à se dévouer à la pratique et/ou à l’enseignement de la Capoeira.

Il est également important de relever que les témoignages de femmes capoeiristes montrent que la grossesse, les menstruations et autres conditions du corps féminin ne constituent pas de grands obstacles au jeu de la Capoeira. Beaucoup de femmes révèlent qu’elles ne considèrent pas la biologie comme un obstacle et qu’il est commun que les capoeiristes continuent à jouer pendant leur grossesse, principalement dans les jeux moins acrobatiques. Anne Pollack (fondatrice du « Groupo Capoeira Mandinga do Sertão ») par exemple, pense que le fait d’avoir pratiquer la Capoeira jusqu’aux derniers mois de sa grossesse, l’a aidé à avoir un accouchement plus facile et à récupérer sa forme physique plus rapidement après la naissance de sa fille.

Mestra Suelly dit qu’elle « aimerait voir plus de féminité dans la façon de jouer des femmes capoeiristes ; pas pour changer le jeu, mais pour le laisser refléter les changements et les mouvements du corps féminin », car elle pense qu’au lieu « d’imiter les hommes, les femmes devraient intégrer une énergie et une touche féminine aux rodas ». Ce genre de discours fait partie des discussions qui surgissent fréquemment lors des rencontres, workshops et conférences durant lesquels la présence féminine est importante.

Beaucoup de femmes renommées dans les milieux académiques ont contribué à élargir l’espace de la femme dans ces cercles, en aidant à légitimer l’étude de la Capoeira à l’intérieur et à l’extérieur de la roda et servant de modèle. D’autres femmes voient en elles un miroir et comment il est possible de cumuler une fonction professionnelle de prestige, d’être une bonne capoeiriste et d’exercer leurs fonctions normales de femme et de citoyenne. Les professeures et les mestras qui enseignent cette lutte ont dû prendre une autre posture, elles ont dû organiser des moments justes pour elles. Des rodas féminines étaient organisées pour qu’elles puissent jouer entre elles, dans certains groupes à de rares moments. Cependant, elles avaient seulement le droit de jouer, mais pas de chanter et encore moins de jouer du berimbau, seulement des instruments d’accompagnements comme le pandeiro, l’atabaque ou l’agogô, car le berimbau est considéré comme l’instrument qui commande la roda et le jeu de la Capoeira. C’est ce genre d’attitude qui a poussé les femmes à organiser des évènements féminins pour attirer l’attention sur elles, avoir leur propre espace et mettre fin aux préjugés. Les premiers évènements étaient exclusivement réservés aux femmes, mais ensuite elles ont compris qu’il fallait conscientiser certains hommes et elles ouvrirent leur espace à tous. De nos jours, les femmes participent activement aux rodas, que ce soit dans le jeu, les chants ou le rythme, jouant de tous les instruments, elles lutent avec les hommes et les femmes, sans qu’elles aient besoin d’un moment particulier pour qu’elles puissent participer à la roda. En juin 1993, l’un des premiers évènements féminins a été organisé à Niterói par le Groupe Capoeira Brasil qui a réuni plus de 350 femmes.

D’autres études montrent également que beaucoup de femmes se sentent plus à l’aise pendant les cours de Capoeira quand le professeur est également une femme. Beaucoup d’élèves (féminin) se sentent plus à l’aise pour demander de l’aide et/ou poser des questions, voyant dans la mestra, contra-mestra ou professeure un modèle à suivre et établissent des coalitions féminines.

La divulgation de la Capoeira, et par conséquence, l’ouverture d’un plus grand espace pour les femmes, se fait également grâce à des publications occasionnelles sur des faits féminins dans des revues de grande diffusion telle que « Paticando Capoeira », « Coleção Grandes Mestres », « Ginga Capoeira », « Letras e Movimentos » et « Cordão de Ouro ».

Les rencontres internationales réalisées par la Fédération Internationale de Capoeira Angola (International Women’s Conference), par « l’Annual Capoeia Angola Women’s Conference », les prix « Nzinga para a Mulhe Brasileira », le « Maratona Cultural Afro-brasileira » et des rencontres féminines organisées par différents groupes de Capoeira comme le Groupe Capoeira Brasil (« Tem mulher na roda »), le Groupe Capoeira Senzala (« Mulheres ») et bien d’autres à travers le monde, remplit son rôle de promouvoir la Capoeira et solidifie l’espace de la femme dans ce milieu.

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Une analyse des changements effectués dans les paroles des chants de Capoeira est également indicateur des transformations positives qui commencent à se réaliser depuis que la présence de la femme est devenue conséquente dans les rodas. Les chants ont pour fonction de connecter l’énergie de la roda, redimensionnant les mouvements et représentant la malice du jeu. Beaucoup de femmes font des changements dans certaines paroles et questionnent ou refusent de chanter certains chants traditionnels qui dénigrent l’image de la femme. Il existe beaucoup de chants, plus récents, qui ont été composé par des femmes et qui présentent une voix féminine. Les paroles servent de thermomètre culturel de la Capoeira au Brésil et dans le monde, car, à travers elles, il est possible de mesurer les changements effectués au niveau de la dynamique des genres et d’évaluer les transformations que les femmes ont apporté aux rodas et aux académies de Capoeira.

Conclusion

Finalement, en considérant les changements sociaux qui ont eu lieu dans les années 1970, et tous les facteurs qui ont influencé l’ouverture d’un espace bien défini pour la présence de la femme au sein de la Capoeira, il est possible de conclure que la femme contemporaine a déjà pris possession d’un espace réel dans les cercles de Capoeira. Comme tout bon capoeiriste, elle incorpore la dualité du rôle de séductrice/séduite : son énergie séductrice attire le partenaire/adversaire vers le coup, en même temps qu’il se lance dans le voyage, fasciné par le magnétisme du jeu.

Si l’on prend la mer comme représentation symbolique de la Capoeira, on peut conclure que, malgré tous les préjugés contre la femme, elle a déjà « jeté son navire à la mer »  et s’est insérée dans l’ambiguïté du jeu/lutte de la Capoeira, car elle est en même temps la sirène qui chante pour attirer son partenaire/adversaire et le marin qui embarque à bord du jeu avec son courage, sa malice, sa ginga et son audace. A travers des mouvements de son corps et de ses chants, avec sagacité, la femme peut tracer de nouvelles lignes dans le contexte culturel de la Capoeira, établissant un processus de médiation et recodifiant l’interaction des joueurs. Autant au Brésil que dans d’autres pays, les rodas de Capoeira sont devenues un espace de médiation sociale au sein duquel le sexe, l’âge et la  « race » ne sont pas des obstacles à l’intégration des participants.  C’est ce que nous enseignent les premiers vers de la ladainha « Os Erês Curumins » chantés par Mestre Pastinha, Mestre Bimba, Mestre Waldemar da Liberdade, Mestre Canjiquinha et Mestre Paulo dos Anjos : «  A Capoeira é pra homen, menino, menina e mulher, so não aprende quem não quer » (La Capoeira est pour les hommes, les garçons, les filles et les femmes ; seul n’apprend pas qui ne veut pas).

Lirio

Bibliographie :

-“Representações sociais das mestras de capoeira do Rio de Janeiro acerca de sua inserção e atuação no ensino da luta”, Eliane Reis da Souza Silva, Formada Francesinha

“A mulher na capoeira”; Maria José Somerlate Barbosa

-“Danses latines et identité, d’une rive à l’autre… Tango, cumbia, fado, samba, rumba, capoeira… » ; Elisabeth Dorier-Apprill

-“A mulher nas cantigas de capoeira”; Maria José Somerlate Barbosa

-“O mundo de pernas pro ar, A Capoeira no Brasil”; Letícia Vidor de Souza Reis